

Le Désert de la Grâce de Claude Pujade-Renaud
PREMIER POINT DE VUE
L'abbaye de Port-Royal des Champs et le Jansénisme n'étaient qu'un vague souvenir de livres scolaires, relégué au fin fond de ma mémoire, d'où
surgissaient les tableaux de pâles et austères visages de religieuses vêtues de noir, répondant à une vie simple et rythmée, toutes dévouées à Dieu, jusqu'à
la parution du Désert de la Grâce.
Cet ouvrage m'a permis d'apprécier autrement la vie de ces moniales, de les redécouvrir incarnées dans des
personnages attachants, qui ont enduré bien des souffrances pour subsister et résister au pouvoir royal de Louis XIV qui souhaitait leur éradication.
Avec beaucoup d'aisance, Claude PUJADE-RENAUD fait revivre ce morceau d'Histoire où se croisent et s'entrecroisent des destins liés à Port- Royal, comme ceux de Racine et Pascal mais également ceux de personnages comme la fille de Racine, le docteur Claude Dodart et Madame de Joncoux... Un roman qui nous fait comprendre combien, partagés par leurs convictions, ont été ceux qui ont dû manoeuvrer toute leur vie entre leur attachement à ce haut lieu et leur obéissance vitale à Louis XIV et à ses exigences de cour.
Un livre à découvrir...
Marie Jameux
UN AUTRE POINT de VUE
Mon bénévolat à Port-Royal est assez rustique. Travailler la terre, y voir pousser des fleurs, des légumes ou de la vigne, m'apporte beaucoup, et si, en plus, le site de Port-Royal devient plus plaisant aux visiteurs du dimanche, le bénévole que je suis est content.
Par ailleurs, j'ai reçu une invitation du directeur de Port-Royal, à venir au musée assister à la présentation du livre Le Désert de la
Grâce par l'auteur, Claude Pujade-Renaud.
Assister, comme auditeur libre, à une avant-première de vente de livre, n'est pas une chose qui me fait
vibrer. En revanche, honorer de ma présence l'organisatrice qui a voulu cette rencontre, me paraît une raison suffisante pour justifier ma venue.
L'effort était d'autant plus grand que le titre du livre, « Le Désert de la Grâce » n'avait qu'un lointain rapport avec mes livres de chevet tels - Le
Prince de Machiavel, Le Code de Hammourabi, Les Vers d'Or de Pythagore ou Les Carnets de Villard de Honnecourt. Bref, j'étais venu
écouter.
Le désert, dans ma science livresque, c'est une belle et grande plage à marée basse, dont on a visuellement égaré les bords. Vu comme ça, c'est très grand, le désert. Et puis il y a le vent, il y a toujours du vent. C'est le sculpteur des dunes. Ce vent permanent s'immisce partout, jusque sur une peau humide de transpiration. Il fait chaud dans un désert.
La grâce, c'est un joli mot la grâce. Le fait de s'attarder quelques instants sur le son « â » donne une impression d'irréel. La
grâce, cela doit être quelque chose de spécial, puisque ceux qui en parlent savamment, semblent la voir, et espèrent la recevoir. Il se peut,
à les entendre, que ceux qui ont reçu la grâce, ont été élus. Je ne sais comment la grâce se présente, mais compte tenu du visage extatique des
receveurs, il semblerait que beaucoup sont appelés, mais bien peu sont élus.
Si je puis me permettre, si je devais imaginer la grâce je verrais
la chose ainsi :
J'imagine que c'est une bulle de savon, pas une petite bulle, disons une bulle grosse comme une orange, dans laquelle le soleil
viendrait concentrer l'ardeur de tous ses rayons. La paroi s'habillerait d'une multitude d'arcs-en-ciel et ceux-ci, alimentés par un faisceau blanc
éclatant, feraient disparaître la boule de mousse pour ne laisser visible que les mille premières couleurs du spectre de la lumière. Sa magnificence
porterait les Hommes pieux à tendre vers un idéal de perfection.
J'arrête là mes divagations. J'étais donc, parmi une trentaine d'autres auditeurs, à écouter les commentaires du livre dont il était question.
Certains lecteurs, mieux placés pour en parler, souhaitaient que l'auteur précise la part historique et la part romanesque. Je ne connaissais pas le sujet
du livre, mais compte tenu de l'endroit où nous nous trouvions, je me doutais bien que Port-Royal, en constituât un élément essentiel.
J'ai eu
le plaisir, durant ces échanges, d'entendre des réserves concernant les ouvrages d'érudition pontifiants, des rédacteurs discourant sur le jansénisme et
son environnement théologique.
Dans bien des colloques, où j'étais venu entendre des intervenants de qualité, pour m'aider à comprendre le monde tel qu'il est, il y avait
souvent des universitaires qui s'adressaient à d'autres universitaires, leur alter ego, assis sur la même estrade deux chaises plus loin, chacun dans sa
tour d'ivoire, discourant en essayant de gonfler tant et plus la taille de leur ego.
Trop candide sans doute, j'ai demandé, après les communications,
lors des questions du public, un développement plus factuel des idées énoncées en tribune. Il me fut répondu par deux fois que : Ce n'est pas le
sujet. Il se peut que ces grands penseurs n'aient jamais vu un outil, mais lorsqu'on leur demande : « Comment envisagez-vous, la mise en oeuvre
pratique, de votre somme de réflexion ? », s'entendre dire : « Ce n'est pas le sujet », me gêne.
Dans ces conditions, leurs livres, essais et
communications, ne sont pas bien utiles à ceux qui sont venus les écouter. À qui sert leur réflexion, leur cogitation, leur participation aux colloques
internationaux ? Ils veulent sans doute être remarqués par un journaliste spécialisé, qui leur fera vivre leur quart d'heure de célébrité, en
compagnie d'autres inconnus, dans un journal confidentiel. Que cela doit être grisant pour l'ego de ces messieurs de communiquer, avec la posture modeste
qui sied dans ce cas, que l'on a été remarqué par tel ou tel journal, qu'un homme normalement constitué ne lira jamais.
En ce qui concerne Claude Pujade-Renaud, il en va tout autrement.
Quand je pense qu'à Port-Royal, il y avait des érudits, des Solitaires, au
savoir scientifique, littéraire et agronomique, tout aussi universitaires et qui, cependant, du haut de leurs connaissances, se proposaient d'être les
formateurs, les éducateurs d'une quinzaine d'enfants de douze ans. Il ne s'agissait pas pour le Port-Royal du temps de Pascal d'en faire des singes savants,
mais de leur donner par la culture générale les outils de la vie en société, et aussi de leur délivrer les connaissances techniques et agronomiques du
moment.
Il fallait que ces jeunes gens aient acquis, avant de quitter les Petites Écoles pour courir le monde, un esprit d'analyse suffisant, pour ne
pas se laisser berner par le discours ambiant des puissants de la cour. Il fallait éviter qu'ils deviennent victimes de la pensée unique et des
controverses théologiques.
Bien des universitaires actuels, de passage à Port-Royal, semblent avoir oublié que ce lieu dispensait un enseignement,
donnant aux élèves une formation intellectuelle, physique et pratique nécessaire à l'Homme dans sa complexité. Cet enseignement était le fondement et la
raison d'être des Petites Écoles.
Alors donc, j'ai acheté le livre, et je m'en félicite encore.
Les premiers me sont tombés des mains, tant ils semblaient vouloir expliquer que leur rédacteur maîtrisait le sujet, mais, ainsi formulé,
intéressait-il beaucoup de lecteurs ?
Ce n'était pas des livres de vulgarisation, mais des livres d'autosatisfaction.
Concernant Le Désert de la
Grâce, Claude Pujade-Renaud nous prend par la main, elle nous invite à nous promener avec tel ou tel personnage, elle nous décrit l'époque, ses amours,
ses amitiés, ses soucis pour exister.
Ainsi nous cheminons avec Marie-Catherine Racine qui, sous le couvert de la confidence, nous parle de son père, de ses souvenirs de petite fille qui ne comprenait pas toujours pourquoi ce père était si souvent absent, parce qu'auprès du roi, au théâtre ou à l'écriture. Ce père qui interrompit le noviciat de sa fille à Port-Royal, la ramena à Paris à la demande implicite de la cour, mais demande, pour lui, qu'après sa mort, son corps repose à Port-Royal des Champs.
Nous découvrons, au hasard des pages, les préoccupations théâtrales de la comédienne appelée : « La Champmelé ». La Champmelé avait dès sa
première rencontre avec Racine reniflé dans ses vers cette ardeur sensuelle que personne à l'époque n'avait osé manifester de la sorte.
Nous
découvrons, vues par ses yeux, les contraintes de la cour, celles dues à la famille, les contraintes de la vie aristocratique, où Racine devait paraître
pour justifier les subsides issus des libéralités du roi, accordés à l'auteur des pièces prisées à Versailles.
Nos personnages, pour soigner leurs inconforts physiques, demandent au docteur Claude Dodart les secours de son art. La pratique des deux médecins, père et fils, était sollicitée à la cour, mais aussi à Port-Royal, au service des nonnes en ce lieu parfois inhospitalier, aux cuvettes marécageuses engendrées par les lentes sinuosités du Rhodon. Quelques années plus tard, le docteur Claude Dodart découvre, par lui-même, avec un compagnon de chasse - puisque celle-ci les avait amenés là - le déplacement des cadavres des cimetières de Port-Royal vers une fosse commune du village de Saint-Lambert tout proche. De place en place, le médecin raconte tantôt à l'un, tantôt à l'autre, au fil des pages, comment autrefois, il allait et venait par des routes boueuses soigner les soeurs de l’abbaye.
Le passage le plus intéressant du livre, mais aussi le plus complexe, consistait à me retrouver dans la tribu des Arnauld. J'ai dû relire le chapitre concernant Catherine Arnauld, née Marion, pour essayer de retrouver la chronologie des naissances.
Comment de nos jours imaginer, qu'à une certaine époque dans notre beau pays de France, la société acceptait, par la volonté de Dieu, qu'une femme, avec l'aide de son époux bien sûr, puisse procréer et enfanter vingt enfants. L'absence de considération du mari pour son épouse, la mère de ses enfants, qui de son potentiel physiologique tire, re-tire, prélève, prélève encore et toujours, sur son être de chair et de sang la progéniture indispensable pour assurer la descendance du nom, transmis en héritage par les ancêtres masculins. Cet homme assimile sa femme à un animal qui doit produire.
Dans ce cas, est-ce encore d'une épouse dont on parle ? Je n'en suis pas sûr ! Elle semble être davantage une esclave sexuelle, et l'on peut comprendre - à voir la vie qu'a menée leur mère - que certaines adolescentes de la famille portent leur aspiration vers la religion, qui assure une certaine protection vis-à-vis des mâles. Elles préfèrent les contraintes pieuses des nonnes et la robe de bure aux servitudes physiques qui seraient imposées à leur corps, jeune encore, bientôt saccagé par des grossesses à répétition. La seule considération sociale qu'elles puissent attendre, est celle d'avoir donné le jour à de nouveaux chrétiens, paraît-il, pour la grande satisfaction de Dieu.
En outre, j'ai eu quelques difficultés à suivre les prises de voile des différentes veuves, ayant laissé à la vie séculière de nombreux enfants.
Compte tenu de ce contexte, des anachronismes généalogiques pouvaient surprendre dans cette vie recluse. La mère Abbesse, chef de la communauté dont elle
avait l'autorité, recevait des soeurs déférence et soumission. Il est arrivé que, s'adressant à sa propre maman, la mère Abbesse la congédiât par un
« Allez ma fille, je prierai pour vous ».
Bien des mères, filles et petites filles du clan Arnauld, trop accablées par les contraintes subies de la vie
d'épouse, de génitrice et de bonne à tout faire, ont préféré, une fois devenues veuves, se dispenser d'un renouvellement d'alliance conjugale, pour se
réfugier en un site contraignant certes, mais protégé des hommes en général, et de la convoitise de leur surface financière en particulier.
Il n'y a que
les rideaux de leur alcôve conjugale qui sauraient nous dire et témoigner, si le vécu de ces veuves, du temps où elles ne l'étaient pas, était une relation
de respect réciproque, de joie partagée ou des relations subies par contrainte ecclésiale.
Je suis tenté de vous parler de tous les autres personnages
qui composaient l'environnement social et relationnel de l'abbaye de Port-Royal, mais comme vous pourrez le constater par le livre de Claude Pujade-Renaud,
Port-Royal des Champs n'était pas une île perdue au milieu d'un désert de verdure.
J'ai cependant une pensée toute particulière pour mademoiselle Françoise de Joncoux, surnommée l'Invisible. Elle est en quelque sorte, le
fil conducteur du livre, c'est l'enquêtrice. Elle recherche les documents, témoignages et relations qui sauraient lui dire, qui sauraient lui expliquer
Le pourquoi, de la destruction des murs, du désastre physique et psychologique de l'abbaye. La puissance de travail de mademoiselle de Joncoux était
telle que, par discrétion, elle pouvait assurer tous les métiers utiles à la quête de son Graal.
Elle était copiste, correspondante, archiviste, à la
limite porteuse de messages pour éviter les espions jésuites. Son énergie et sa conviction rendaient concevable que le rayonnement intellectuel de
Port-Royal puisse survivre, malgré tous les aléas, et cela grâce aux amis fidèles, éloignés par le roi, au-delà des frontières, jusqu'en pays protestant.
Par ses relations et un échange soutenu de lettres, mademoiselle de Joncoux se mettait en quête de retrouver les lieux, placard ou cachette de monastère,
où les documents témoins de la vie intellectuelle de Port-Royal auraient pu être préservés des sbires du roi. Ces argousins avaient reçu ordre de les
débusquer pour les détruire. Le Trésor intellectuel de Port-Royal se trouvait être dans ces notes, fiches, livres et correspondances issus de la
congrégation.
Rechercher, rechercher encore et toujours les documents que les autorités royales auraient tant voulu voir disparaître de l'histoire
religieuse de la France de droit divin. Les jésuites qui avaient la haute main sur l'art et la pensée religieuse du royaume, avaient quelques difficultés
théologiques à accepter et contrer une interprétation différente d'une lecture identique de la Bible. La grâce, concept qui existe dans les deux
interprétations dispensait les tenants de Port-Royal du passage obligé par toute la structure ecclésiale. Les trois cents hectares de Port-Royal, propriété
des soeurs de Port-Royal, faisaient quelques envieux ecclésiastiques. Les dividendes et rentes de situation risquaient de ne plus être alimentés, si bon
nombre de chrétiens se dispensaient des services d’une paroisse. A Port-Royal, le chemin vers la plénitude de l'être ne passait plus uniquement par
l'Église, mais se construisait en son for intérieur, dans la prise de conscience de soi. Il suffisait d’être conscient d’Être et développer par sa
conduite, vis-à-vis de son prochain, la part d'éternité que possède tout être humain.
Ma conclusion la voici, je vous invite à laisser sur le rayon haut de votre bibliothèque les livres savants que vous avez été en situation
d'acheter. Cela fait très joli tout là-haut, n'y touchez plus et faites comme moi, procurez-vous Le Désert de la Grâce, de Claude Pujade-Renaud -
Actes Sud.
Laissez-vous conduire par l'auteur, vous découvrirez d'une façon presque ludique, tout ce monde, toute cette aristocratie du savoir, qui
cependant mettait un point d'honneur à l'indépendance et l'inviolabilité des consciences. Cette idée était neuve et comme toute nouveauté elle a
perturbé les tenants du pouvoir en place.
Apprenons à être ce que nous sommes !
Stéphane Godderis
Dernière mise à jour 13/06/2008